1990 – Les Cévennes

Lundi, 2 juillet

Bonjour, mon bel été ! Depuis ce matin, dans le petit tchouf-tchouf qui fait Paris-Nîmes en passant par le Centre, je me sens presqu’ en vacances : ciel bleu et soleil pour la première fois depuis des jours et des jours. Derrière la vitre, le paysage a un look « freshly washed »: il est incroyablement vert, aucun signe de sécheresse. Les montagnes du département de la Lozère, dans lequel nous entrons, ont le dos rond. Les prés ne sont pas encore fauchés, preuve que la pluie a également sévi ici. Beaucoup de forêts mixtes – à la fois avec feuillus et résineux – et des rivières, des lacs, bref, tout ce que j’aime !

Mais la femme propose – en l’occurrence moi – et la SNCF dispose : quand on est une « sans voiture », il n’est pas aisé d’attraper le GR 72 et le GR7 qui font la traversée NORD-SUD du Parc National des Cévennes. J’ai donc décidé d’attaquer ma première journée de marche à VILLEFORT, tout à fait au nord-est du Parc, par conséquent faire un bout des derniers contreforts du Massif Central avant de pénétrer vraiment dans les Cévennes.

Tiens, le train s’arrête. Pourquoi ? Qu’est-ce que c’est ? Un « arrêt-buffet ». Ainsi nomme-t-on ici pompeusement une carriole sur laquelle sont posées deux bouilloires pleines de café (« Il est déjà sucré, Madame »), une corbeille de croissants frais et des « sandouïches » qui m’ont l’air de l’être nettement moins…

VILLEFORT donc. Petite bourgade de

Mille habitants en été et vingt voitures en hiver

comme me l’indique un autochtone. Malgré son « Hôtel du Nord », elle est bien sudiste comme en témoignent les platanes et les joueurs de pétanque. Mes emplettes faites (2 carottes, 2 pommes, 2 bananes, 1 paquet d’amandes et 1 sachet de soupe), je me dirige vers le début du GR en pestant contre les bagnoles qui empestent.

A 10h30 je commence mon ascension de 800 m bien tassés vers le GITE MAS DE LA BARQUE. A 10h39 je suis en nage, troque mon pantalon contre un short, mon sweat contre un T-shirt et – j’enlève ma montre. Que les vacances commencent !

Honte sur moi ! Pour le chemin que le topoguide chiffre avec 4 heures, il me faut presque 5h30.Il faut admettre que comme bizutage du premier jour, j’ai trouvé le moyen de paumer les signes rouges et blancs du GR, tellement ma tête est encore pleine de Paris. Et selon ma sale habitude, je m’entête, au lieu de faire sagement demi-tour : ça passe ou ça casse! Pourquoi faire facile si on peut le faire à la dure, hein ? Je fais donc un bon bout à travers les sous-bois et avec 17 kilos sur le dos, ce n’est pas franchement rigolo, mais ça prouve au moins que je suis en meilleure condition physique que je ne le pensais. Je trouve même le temps d’admirer le paysage car à la fin des sous-bois, le chemin m’offre des vues splendides vers le nord et le regard porte loin. Les flancs de montagne brillent en violet car la bruyère est en fleurs. Les châtaigniers, bouleaux, frênes, aulnes et autres mélèzes qui forment la forêt et toutes ces fleurs à profusion, ensemble avec l’air pur – c’est drôlement bien, la nature ! 

Je transpire, je souffre, j’ahane et je regrette un peu de ne pas avoir un âne justement sur lequel mon sac voyagerait tellement mieux que sur mon dos. Il n’empêche que ma traditionnelle mauvaise humeur de la veille du départ m’a complètement quittée : plus aucune appréhension. Patatras ! La semelle de mon soulier droit se défait tout à coup jusqu’au milieu et c’est en clopinant que j’arrive au refuge, une belle vieille maison cévenole couverte de lauzes et remplie de gens charmants.

Il n’est que 16h15 mais la dame veut bien ouvrir le gîte tout de suite au lieu de, comme prévu par le règlement, à 17h.Le Monsieur se penche en vrai bricoleur sur ma chaussure. Il n’a que du Pattex – mais comme c’est une colle allemande, je fais le voeu qu’elle tiendra ce qu’elle promet. Comme en outre le cuistot me promet un gigot aux haricots verts, je suis d’excellente humeur malgré ma fatigue !

Autre plaisir, de taille celui-là, je lis dans le « Midi-Libre » à propos de la toute fraîche union monétaire de l’Allemagne : « Parions que, pour nos voisins, les difficultés seront un stimulant, le défi relevé et gagné plus tôt que prévu. La nation allemande en sortira renforcée. Plus sûre d’elle. Plus exigeante. Plus fière de ses aptitudes et son savoir-faire. Plus orgueilleuse aussi. Mais plutôt que de se complaire dans un sentiment ambigu d’admiration un peu jalouse et d’inquiétude teintée d’aigreur, mieux vaut donner acte de la nouvelle donne. Et nous inspirer de l’exemple. En prenons-nous le chemin ? »  Ahhh, cela fait longtemps que je n’ai pas lu quelque chose d’un aussi simple bon sens !

Mardi, 3 juillet      

Misère, quelle journée ! Hier soir, il a commencé à pleuvoir à la fin du repas. J’ai passé une très bonne nuit sous trois couvertures et j’ai dormi comme un bébé à 21 heures. Pas comme mes deux co-randonneuses qui n’ont pas fermé l’œil à cause du vent qui a soufflé fort toute la nuit. Je me réveille donc fraîche et dispose mais, hélas, dehors, ce serait plutôt novembre que juillet : ciel bas, bourrasques et froid !

Qu’à cela ne tienne ! Je me mets en route et bien vite le K-way sur les épaules et le walkman sur les oreilles car il commence à pleuvoir. Ce que j’aperçois des environs, entre nuages et brouillard, n’est franchement pas engageant : une espèce de lande déserte avec des gros blocs de granit, des maisons éparses et même tout un hameau à moitié détruit. C’est tristounet !

Pas âme qui vive, excepté un homme avec un fusil qui me regarde d’un air franchement incrédule. Il me demande si je suis seule. Mais oui, Monsieur, et heureuse de l’être, même si cela ne me fait tout de même pas trop rigoler d’avoir les pieds trempés après avoir marché pendant une heure sous la pluie, le pantalon à tordre et froid aux mains. J’accélère, je passe sous le PONT DU TARN (si photogénique par ciel bleu !)

et rencontre un jogger en short et torse nu sous la flotte ! On se salue joyeusement entre fous…

Quel dommage que la vue soit bouchée car la descente vers FELGEROLLES doit être bien belle par beau temps. Je peste contre mes chaussures car même la meilleure colle allemande ne peut rien contre ce déluge – maintenant mes DEUX semelles se sont défaites en une belle harmonie. Quelle camelote on m’a vendue, ils vont m’entendre dans le magasin parisien ! C’est glacée, crottée et dégoulinante que j’arrive à 10h30 au gîte et bien entendu, il n’y a personne. Il n’y a pas d’allumettes pour se faire du thé et après m’être séchée et changée en quatrième vitesse, je me mets en quête d’un être vivant. Malgré la pluie, je constate que ce petit hameau de cinq « foyers » est très beau car uni : toutes les vieilles maisons sont coiffées d’un beau toit en lauzes de pierres ou d’ardoises arrondies.

Monsieur Felgerolles habite la maison voisine du gîte et fait exprès pour moi un feu dans la cheminée afin que je puisse sécher mes affaires et me réchauffer. Ensuite, on taille la bavette: il travaille au tribunal de Nîmes mais il passe tout de même environ six mois par an dans ce hameau qui porte le nom de sa famille. Trois des maisons et ce gîte lui appartiennent ainsi qu’à ses frères. Il me raconte qu’il a remonté, avec l’aide de copains, les murs du gîte (en ruines à l’époque, comme encore deux autres maisons maintenant) mais qu’il faut compter environ 50.000 F pour la charpente (qui doit être très solide à cause du poids des lauzes) et encore autant pour les lauzes et leur pose. Hélas, les « résidences secondaires » ne sont pas du tout ou très peu subventionnées. Quelle erreur à mon avis ! Le joli hameau BELLECOSTE de ce matin par exemple, pourrait retrouver la vie, si le gouvernement le voulait bien. « On » se lamente du dépeuplement de la Lozère mais on ne fait pas grand’ chose de constructif pour que ça change !

M. Felgerolles m’explique encore, qu’à cause du mauvais temps, c’est-à-dire à cause des orages du mois de juin – qui ont bien fait remonter le niveau des rivières – les prés ne sont pas encore fauchés (tant mieux !) et que les touristes ne sont pas arrivés (idem). De toute façon, en bon méridional, il ne s’en fait pas trop: quand il est là, il veut bien faire les courses pour les randonneurs s’il est prévenu suffisamment à l’avance, mais hors de question de faire les repas ! Et quand il a envie d’aller se balader, on est prié d’être honnête et de laisser le prix de la nuitée (25 F) dans sa boîte aux lettres.

Moi, je suis bien ennuyée car impossible d’aller plus loin avec ces chaussures, ni avec les espadrilles que j’ai pour le rechange dans mon sac. Donc, pas moyen de faire autrement : prendre la route goudronnée jusqu’à la départementale et de là faire du stop pour aller à FLORAC chez le seul cordonnier à 50 km à la ronde ! A 12h30 je remercie mes hôtes d’une matinée et je m‘éclipse discrètement après avoir entendu depuis la cuisine un « Oh, non ! » horripilé du Monsieur à qui sa dame demandait si je déjeunais là. Hospitalier, oui, généreux, non.

Par chance, le vent a chassé les nuages momentanément et je me mets en route sous un soleil « qui pique » mais qui fait aussi briller des myriades de gouttelettes sur l’herbe. Mon ange-gardien, qui a du faire la grasse mat’, se réveille et m’envoie un Monsieur charmant qui me conduit tout droit à FLORAC et même jusque devant le cordonnier !

Celui-ci veut bien me réparer mes chaussures, à condition que je les lui laisse pendant au moins trois jours. Il ne saurait en être question. Alors acquisition d’une nouvelle paire d’ADIDAS (je ne sais pas encore que Tapie vient de les racheter !) car les GORTEX qu’il s’empresse de me vanter sont tout de même à près de 800 F et, qui plus est, ont une paire de lacets de couleur tellement criarde qu’elles sont indignes d’une honnête randonneuse 🙂

Je suis donc bien chaussée quand la boulangère de BARRE LES CEVENNES veut bien m’y conduire en fin d’après-midi. Elle m’explique que pour les puristes, c’est précisément ici que commencent les Cévennes. Le bourg est assez joli: des maisons plutôt « citadines » avec porches, balcons et passage souterrain aux prés. C’était sûrement une sorte de forteresse dans ‘le temps jadis’ avec une vue magnifique sur les environs, cette barre rocheuse très impressionnante et un cimetière où il doit faire bon se reposer de la randonnée terrestre.

Deux heures plus tard, je suis installée devant un repas somptueux et rigoureusement diététique au GITE DE LA CROISETTE : soupe, omelette aux haricots jaunes, viande aux carottes et girolles, figue fraîche, tisane. Le tout avec le sourire pour 60 Francs ! Faut dire que ce gîte et son couvert sont connus à juste titre comme le loup blanc dans toute la région. Cela fait passer les 30 F la nuitée au lieu de 22 ou 25 ailleurs.

Rencontre insolite avec le guide d’un groupe de Hollandais (sympas mais bruyants) qui occupent quasiment tout le gîte. Il parle très bien l’allemand et me raconte comment il a labouré la terre avec des boeufs africains. S’ensuit une conversation philosophique et sympathique sur la notion du « bien être seul » qu’il faudrait ‘sauver en quelque sorte’ dans la vie de tous les jours après une longue randonnée.  A 22h, le groupe rigole encore en bas dans la grande salle tandis que je roupille déjà du sommeil de la juste.

MERCREDI, 4 juillet

Houlà, ça réveille ! Quand je mets le nez dehors à 8h, il fait beau mais maximum 10 degrés, peut-être moins. Cela incite à marcher vite, ce que je fais. D’autant que le chemin qui monte doucement à travers les prés en suivant une courbe gracieuse est absolument splendide !

De corniches en plateaux, je reste sur le chemin de crête, donc sur le partage des eaux, car à partir d’ici, toutes les rivières se jettent dans la Méditerranée.  Je me régale les yeux de toutes ces belles vues mais je hâte le pas ce matin car j’ai 6h30 de marche devant moi et le soleil chauffera aujourd’hui. J’écoute avec plaisir le chant des coqs du village auquel répondent les alouettes et les hirondelles au-dessus de ma tête : concerto en joie majeure !

Je n’essaye même pas de rivaliser avec eux et poursuis la DRAILLE DE LA MARGUERIDE, ancien chemin de transhumance pour les bergers qui devaient mener là – et nulle part ailleurs ! – leurs bêtes sous l’œil méfiant de la population sédentaire. Ces drailles, larges parfois d’une vingtaine de mètres, bordées souvent de murettes en pierres sèches, sont tracées au plus court, de col en col, escaladant parfois des pentes abruptes. Ce qui veut dire pour moi que ça monte, ça descend et ça remonte.

Malgré la beauté du CAN D’HOSPITALET et ensuite des premiers massifs de l’AIGOUAL, je suis sur les genoux quand j’arrive le soir au GITE D’AIRE DE COTE, où ni la douche ni l’accueil ne sont chauds, hélas ! Il faudra demander successivement des couvertures (enfermées dans un placard), des couteaux, des fourchettes, même des allumettes et autres ustensiles qui doivent être mis à la disposition du randonneur. On n’est pas du tout obligé de prendre le repas proposé par les gens du gîte, on doit pouvoir confectionner son repas soi-même. Heureusement, les deux garçons de Montpellier avec lesquels je partage ce gîte sont aussi fatalistes que moi dans ce genre de circonstances et on « fait avec » en partageant potage et omelette.

Eux comme moi n’ont rencontré que deux petits groupes de marcheurs dans toute la journée – et comme la photo montre, même les brebis se font rares…. Mais la question la plus  importante ce soir est: pour l’ascension des 1565 m du Mont Aigoual demain, va-t-il faire beau ou pas ? La météo est mauvaise, le ciel du soir est beau, qui aura raison ?

JEUDI, 5 juillet

Je ne suis guère plus renseignée ce matin : il fait nettement moins froid qu’hier (mauvais signe), il y a quand-même du soleil (bon signe), même si quelques nuages se profilent déjà à l’horizon (mauvais signe). Qui va gagner, eux ou moi dans la course contre la montre ? Comme ils sont tout de même célestes, ce sont eux bien entendu et c’est au moment crucial où je me pose l’éternelle question « hêtre ou ne pas hêtre » à la vue des exemplaires tout à fait extraordinaires qui composent la forêt de la face Nord de l’Aigoual qu’il y a une mini-éclaircie, le temps de la photo.

MAIS le brouillard me rattrape au deux-tiers de l’ascension. Ce qui veut dire que je ne vois RIEN, absolument rien du tout une fois au sommet ! Faut le prendre avec philosophie comme un des coureurs cyclistes qui se réchauffe comme moi à l’aide d’une tasse de thé : « C’est pour ça qu’on grimpe sur une montagne, pour ne PAS voir quelque chose car le voyage est le but ! » Pour m’aider à me décider, je questionne les gens du REFUGE CAF et ceux de la station météo qui proposent une très jolie expo sur le fonctionnement de cette station. Midi ou pas midi, en hiver – et même début juillet – ici, c’est sévère ! Hier matin il a fait 3° et on attend encore du plus mauvais temps pour l’après-midi. L’image satellite, qui est la même que celle de la télé, ne fait pas du tout le même effet ici (on a l’impression que c’est plus « vrai ») et montre que nous sommes JUSTE en frange de la dépression. ZUT!

Je me remets donc en route, en espérant qu’en bas il fera meilleur. Michel Jonasz dans les oreilles, je descends carrément par la route goudronnée et pas par le GR. Il n’est pas bien marqué ici et en plus les promoteurs de ski n’en ont rien à faire des signes du chemin de grande randonnée. Comme ils sont en train de tracer une nouvelle piste, plusieurs arbres et poteaux ont été renversés et avec eux les marques. C’est un scandale !

Quand j’arrive à ESPEROU, ça se lève un tout petit peu. Je fais le plein de fruits et de légumes tout en tchatchant avec l’épicière. Je lui pose la question, à savoir, si je dois poursuivre ou pas, le prochain gîte étant tout de même encore à 3h30 de marche. Hélas, comme tous les gens, ou presque, de cette région, elle n’a encore jamais mis le pied sur un GR. Il n’est que 14h et la perspective d’une après-midi morne au gîte d’ici me fait reprendre ma route.

J’avance donc toujours sur la fameuse draille, contre le vent qui souffle assez fort. Au passage, j’admire un groupe de « mountain-bikeurs » qui ont franchement du mal à pédaler. Je m’abstiens de crier « allez, fainéants ! » et leur prodigue sourires et encouragements, préférant de loin être à ma place qu’à la leur. Heu – là, j’ai peut-être parlé UN chouïa trop vite car une heure plus tard je suis plutôt mal dans mes Adidas : il se met à tomber des hallebardes et bonjour mes pompes soi-disant « imperméabilisées » ! C’est le déluge et le pauvre sapin sous lequel je cherche abri est absolument impuissant contre tant de flotte ! Quelle idiote je suis d’avoir laissé mon « pantalon de pluie » en Gortex, ainsi que la cape qui va avec et qui peut couvrir mon sac à dos, à Paris ! Faut dire à ma décharge que les deux étés passés ont été radieux.

C’est en me traitant de tous les noms, en pestant et ayant le moral à zéro que j’arrive ENFIN (après une petite éternité) à une route départementale. Ô joie, ô bonheur, une voiture des eaux (sic !) s’arrête avec un Monsieur, une fillette et un chien. En voyant mon état lamentable et ruisselant, il m’amène gentiment dix virages plus loin que sa maison, à l’endroit exact où le GR coupe à nouveau dans les sous-bois. Le soleil commence à poindre et M. le forestier est ravi de ce temps orageux car sa forêt ne risque pas de flamber en ce moment. Mais, d’après lui, cela ne va malheureusement pas durer car le vent se lève (effectivement) et il va vite sécher le sol sablonneux du flanc sud de l’Aigoual, trop vite à son gré. Pas au mien ! In petto, je commence à donner raison aux gens qui filent tout droit sur la côte d’Azur quand l’été est pourri dans le nord comme cette année.

Je rumine donc ces sombres pensées pendant les prétendues « 15 minutes » qui me séparent du GITE DE PRATCOUSTAL et qui me semblent interminables car je suis évidemment toujours dans le même état dégoulinant qu’il y a dix minutes quand la voiture m’a prise. Même la très belle « voie romaine » sur laquelle je déboule n’arrive pas trop à me consoler car les pierres sont glissantes et il y a plein de lacets et —

le plus bel arc-en-ciel que j’ai vu de ma vie derrière un châtaignier ! Vite, vite l’appareil ! Espérons que les couleurs incroyablement intensives seront à peu près réussies sur la photo, mais de toute façon, ça ne pourrait jamais être mieux qu’en ce moment-même ! Je suis subitement très heureuse devant ce spectacle merveilleux et émouvant.

Une heure plus tard, je ne suis pas seulement heureuse, mais en plus douchée, changée et réchauffée. Par chance, je suis seule au gîte et j’ai pu m’étaler car TOUTES mes affaires sont trempées. La moitié pend sur un fil dehors, l’autre décore joyeusement le dortoir, et mes chaussures trouvent refuge auprès de la cheminée dans la grande salle où je vais faire connaissance avec les 25 personnes qui travaillent ici.

En 1971 quelques hommes et femmes ont formé l’Association « Les Compagnons du Cap » et ont réuni 60.000 F afin d’acheter la plus grande partie de ce hameau, en ruines, bien entendu. Ces amoureux fous de leur patrimoine se sont battus afin d’avoir 40 % du coût de la reconstruction subventionnés. Mais ils payent surtout de leur personne en d’interminables heures de bénévolat. Ce hameau compte en tout 32 bâtiments, les « clèdes », c’est-à-dire les séchoirs à châtaignes.

Déjà une bonne dizaine d’édifices ont été remontés et tout ce que je vois me plaît énormément, car c’est fait avec beaucoup de goût. A l’extérieur, l’aspect d’un ancien village cévenol est strictement respecté, à l’intérieur par contre il y a heureusement tout le confort moderne. Les clèdes se transforment petit à petit en « mazets », à savoir des studios pour 1 à 2 personnes. Un grand bâtiment est déjà prêt en « Gîte Rural » (à ne pas confondre avec un gîte pédestre) et pourra recevoir 8 personnes au printemps ou à l’automne qui est peut-être la meilleure saison pour aller marcher dans les Cévennes : il fait encore chaud mais pas trop et les couleurs des forêts sont, paraît-il, sublimes.

En été, donc maintenant, tout le hameau bruisse du matin au soir d’activités diverses car Jean-Luc, seul permanent du CAP qui habite ici à l’année avec sa femme chinoise, sa fille Marine et ses animateurs (pour la plupart des hommes « objecteurs de conscience » et des femmes « au chômage et refusant de l’être »). Ces animateurs encadrent une vingtaine d’adolescents et d’adultes venus des tous horizons et de tous les milieux (ça peut aller jusqu’aux jeunes drogués ou handicapés mais toujours avec une majorité de personnes dites « normales »). Ces jeunes ont la volonté de passer des vacances autrement qu’en lisant des BD sur la plage. Ici, ils vont apprendre les rudiments de la maçonnerie de pierre (comment remonter un mur, faire des enduits intérieurs ou des rejointoiements, c’est-à-dire comment mélanger chaux et sable afin de les mettre entre les pierres). La moitié de la semaine ils travaillent dans ce hameau, l’autre moitié est consacrée aux loisirs de randonnée, canoë kayak, cheval, spéléo, et tout cela se passe dans une ambiance chaleureuse.

La cuisine est tenue par Marie-Pierre, une éditrice en « changement de job », qui a décidé de donner un coup de main pendant cet été. Le petit-déjeuner est préparé par les jeunes eux-mêmes. En matinée, Marie-Pierre s’occupe des courses (en plus du GR, il y a évidemment une route goudronnée pour descendre dans la vallée), fait le menu de la semaine et prépare avec deux « ambassadeurs cuisine » le repas du soir pour environ 30 personnes. Elle met son point d’honneur dans le fait que les jeunes ne mangeront pas deux fois la même chose pendant le camp qui dure tout de même 3 semaines. Je dévore avec plaisir la soupe de poisson et un steak aux petits légumes, en résistant, vaille que vaille à la mousse au chocolat, pour le plus grand plaisir de mon jeune voisin de table qui s’en met plein la lampe.   

Samedi, 7 juillet

Je suis partie hier matin par un grand soleil de Pratcoustal, en saluant les jeunes qui prenaient leur petit-déjeuner autour d’une grande table au jardin, face à un panorama merveilleux. Je déguste le même panorama, tout comme ma pomme Golden, en descendant dans la vallée. A VIGAN je fais des courses et j’apprends qu’il faut savoir introduire sa carte bleue correctement dans l’appareil à sous si l’on veut que ça marche…

Partie sur le « Chemin de la rivière », ravissant et rafraîchissant (également pour deux flics d’ailleurs), je passe le très joli pont médiéval à AVEZE, je prends de l’eau pour la montée sur la CAUSSE et m’attaque au chemin qui passe par le « Moulin », un vrai petit paradis.

Et voici les Cévennes comme je les imaginais : la montée en lacets sous un soleil très chaud, avec les cigales, l’odeur du buis et du chêne-liège. Tedieux ! Je souffre dans cette ascension et autant dans la traversée du Causse qui me semble interminable et, j’ose l’avouer, assez ennuyeuse car pas variée du tout.

Le soir, je m’arrête à MONTARDIER où un adorable préposé aux PTT fait 10 minutes d’heure sup’ pour que je puisse envoyer deux kilos de bouquins lus et de linge sale, me réjouissant d’avance de la – relative – légèreté de mon sac à dos demain. Le GITE du village est très bien, sauf qu’il manque de couvertures

On les vole, Madame !

me dit la dame qui vient encaisser la nuitée. Je dois tirer mon sac de couchage du fond de mon sac à dos (ce qui signifie devoir refaire entièrement mon sac demain matin, grrrr !), mais sans mon duvet, la nuit serait trop fraiche, même ici.

Ah ! Voici le site marqué d’étoiles sur ma carte : le CIRQUE DE NAVACELLES ! Après 4 heures d’une marche pas passionnante du tout, car en plus du Causse il faut se taper un bon bout de goudron sans une voiture charitable à l’horizon, je me trouve au bord du gouffre à 700 m d’altitude.

En-dessous de moi, il y a le village de Navacelles et tout au fond coule la VIS dont un des méandres forme ce site exceptionnel. Je suis galvanisée par tant de beauté et j’attaque d’un pas ferme la descente, la montée à mi-hauteur de l’autre côté et les 2h30 de traversée des GORGES DE LA VIS. Le soleil brûle mais le paysage sauvagement beau compense soif et fatigue.

Et pendant tout ce temps, je gamberge : continuer le GR7 en direction du Canal du Midi avec beau temps mais fortes chaleurs quasiment garanties (et de longues étapes !) ou retourner au PARC pour le traverser cette fois de l’Ouest en Est en se disant que là au moins, je pourrai prétendre connaître les Cévennes. Mais le risque est de rencontrer encore du mauvais temps…

Je laisse le sort en décider : si je trouve une voiture qui me prend en stop tout de suite pour GANGES ou VIGAN, ce sera le Parc, sinon le Canal du Midi. Trois minutes après être arrivée sur la départementale, un couple m’embarque pour Ganges où je trouve quasiment de suite un autre couple de jeunes randonneurs, venus de Marseille, qui montent à Méruys afin d’attaquer le GR par le Nord-Ouest. Donc ils passent forcément par l’ABIME DE BRAMABIAU, exactement là où je voulais m’arrêter ce soir !

Deux heures plus tard, alors qu’il faisait 30°au Cirque de Navacelles et à Ganges, je m’habille précipitamment en sortant de la voiture car à 1000m d’altitude le soleil joue à cache-cache avec les nuages (normal, on est proche de l’Aigoual) et il fait un froid de canard. Ambiance bruyante et chaleureuse au GITE-RESTAU DU LAC où l’on me soigne aux petits légumes et où je me mets au lit à nouveau avec trois (!) couvertures en plaignant les pauvres cyclistes qui arrivent petit à petit, complètement frigorifiés. Ils sont partis de NIMES tout à l’heure et doivent faire 200 km en 24 heures. Faudrait me payer pour ça !

Ma dernière pensée du jour : pourvu qu’il fasse beau demain !

Dimanche, 8 juillet

« Trompettes de la renommée, vous êtes très bien débouchées » aurait chanté notre cher Georges en voyant ce matin le panorama incroyable de 360° depuis le Mont Aigoual ! Qu’est ce que j’ai bien fait de l’escalader une seconde fois ! Si les bourrasques n’étaient pas telles que je dois m’accrocher à la table d’orientation (en marbre), je resterais des heures ici. Pourtant, le vent ne souffle qu’à 40 km/h au lieu de 200 km/h parfois en hiver (c’est l’expo météo qui le dit). Il faut vraiment être solide pour supporter l’hiver ici.

Après avoir sacrifié au rite de la photo « MOI sur l’Aigoual » pour laquelle un gentil garçon a dû s’y prendre à deux fois à cause du vent, je regarde, émerveillée, le panorama unique : au nord et au nord-ouest les Causses et les croupes rondes du Mont Lozère qui forment un si joli contraste avec les flancs plus « à pic » du sud où l’on peut presque voir la mer scintiller à l’horizon. Elle est à 80 km à vol d’oiseau et en ce moment, j’ai l’impression d’en être un…

Tout cela me fait bien vite oublier ma petite mauvaise humeur du matin. Les cyclistes se sont levés à 5h30 avec force bruits de rasoirs électriques. Bien entendu, face à 20 hommes une petite randonneuse qui a sommeil ne fait pas le poids. Quand je me lève à 7h30, le ciel est encore un vrai ciel normand (« p’têtre bien qu’oui, p’têtre bien qu’non ») et je décide de ne pas attendre l’ouverture de la GROTTE DE BRAMABIAU (« Petit veau qui pleure » – c’est l’eau qui coule dans la grotte qui fait ce bruit) qui n’ouvre qu’à 9h ce qui est trop tard pour grimper à l’Aigoual. Tant pis, de toute façon je ne suis pas une fana de la spéléo, me sentant nettement mieux à l’air libre.

Je commence donc par la ravissante VALLEE DU BONHEUR, ainsi nommée par la petite rivière qui y coule, tranquille, bordée de prés en fleurs et

animée par des oiseaux qui chantent à qui mieux mieux. Parce que c’est dimanche ? Dans toute cette verdure et fraîcheur, je ne rencontre personne et je mets un point d’honneur à monter par le GR jusqu’au sommet, chemin que je n’avais pas pu prendre en descendant il y a trois jours à cause du brouillard.

Mamma mia, quelle descente que celle des « 4000 MARCHES » ! Dès que j’ai dépassé la Station Météo et le vent, il fait très chaud et j’enlève tout ce qui est décemment possible. En nage, je plains in petto les gens que je croise. Ils se sont levés tard à VALLERAUGUE et le regrettent amèrement maintenant. Mes genoux en prennent un bon coup dans cette descente et c’est complètement assoiffée et K.O. que j’arrive vers 14h au GITE RURAL ET PEDESTRE DE VALLERAUGUE où l’on célèbre une noce et m’offre gentiment de l’eau glacée.

Je m’installe, prends une douche et passe ensuite tranquillement un après-midi de sieste et de farniente au bord d’un petit ruisseau rafraîchissant. Ca fait un bien fou de regarder « les feuilles à l’envers » ! Dans la soirée, je flâne dans le petit village croquignolet avec ses belles vieilles maisons, son ravissant « Café du siècle » où l’on discute de la finale de foot RFA-Argentine et ses joueurs de boule qui dédaignent le terrain mis exprès à leur disposition afin de jouer JUSTE devant l‘église, bien en vue de tout le monde – sinon, où serait l’intérêt ?

Laisse donc passer la dame, Edmond, voyons !

Je resterais bien ici quelques jours en villégiature car il fait enfin assez chaud pour dîner dehors et je ne me gêne pas.

Ouille! Bien mal m’en a pris car quand je rentre au gîte vers 21h30 – je trouve porte close : le gîte fermé et la maison du garde itou. Calamitas ! Je décide de sonner à la porte « nuit et jour » du propriétaire des taxis deux maisons plus loin pour une aide, sinon j’irai chez les gendarmes, bref, je suis très mécontente. Une dame me dit par une fenêtre « Le gardien doit sûrement prendre le frais car ses volets sont encore ouverts et tiens, j’entends sa voix, le voilà, Madame » Ouf, merci Madame, sauvée par le gong ! Mais un gong très malgracieux qui m’engueule qu’il « n’est pas à la disposition des randonneurs pendant tout l’été. » L’heure c’est l’heure pour lui : le gîte ferme le matin de 9h à 17h et on encaisse à 21h, voilà ! Et le randonneur doit être là quand le gardien vient encaisser, tant pis s’il a envie d’aller au restaurant. Je lui fais remarquer que son gîte était ouvert cet après midi (ce qui est tout à fait contre le règlement) et ça le calme un peu. Non mais !

Lundi, 9 juillet

Décidément, dans le midi, les horloges ont d’autres habitudes que dans le nord. Persuadée que les PTT ouvrent comme partout ailleurs à 8 heures, j’ai dû poireauter une heure pour encore envoyer un paquet à Paris avec des choses qui ont servi. Cette heure perdue se fera cruellement sentir plus tard dans la journée. Heureusement ma bonne étoile veille sur moi et je suis immédiatement prise en stop à la sortie du village, par deux garçons fort sympathiques qui étaient « descendus pour le pain » qu’ils remontent pour une colo plus haut dans la montagne. Nous grimpons les 9 km jusqu’au col par la petite route qui traverse une vallée ravissante (vrai, ce coin me plaît particulièrement). Ils me laissent juste à la croix commémorant les résistants et à 10h je suis à pied d’œuvre sur mon chemin des crêtes – avec des vues tellement splendides que je dois m’arrêter souvent pour les admirer sans risquer de me casser la figure.

Mais ce chemin, le GR 6, qui mène à COLOGNAC est long (6h30) et surtout sans un poil d’ombre ! Le soleil tape encore plus fort qu’hier ! Je vide ma gourde d’un litre deux fois. Providentiellement se trouve une source à mi-chemin, au COL DE L’HOMME MORT, mais il me faut quand-même rationner l’eau.

Pour la première fois depuis huit jours de randonnée, je rencontre du monde sur ce GR 6 qui a ici un tronçon commun avec le TOUR DES CEVENNES. En marchant, je réfléchis au fait qu’initialement, je voulais prendre ce GR 6 en Provence pour remonter au Parc des Cévennes. Oui, mais le Topoguide du GR 6 est épuisé – et ne sera réédité qu’en septembre. Ô sacrosainte organisation française ! Bien sûr, les retraités peuvent randonner en septembre (les « autres » prennent leurs vacances en juillet/août, chers éditeurs !), sauf qu’en septembre, la chasse commence et ça, c’est un autre sujet.

Les chasseurs sont les seules personnes qui détestent le Parc au point d’écrire là où ils peuvent avec des « bombes » de peinture :

MORT AU PARC – LES CEVENNES VIVRONT !

Parce qu’ils n’acceptent aucune règlementation de la chasse et qu’ils se sentent tellement chez eux qu’ils ressentent les « gens du Parc » comme des étrangers et se moquent ouvertement d’eux. On m’a raconté que le Maire (!) d’un village a tiré un cerf, s’est pavané avec et, quand les gens du Parc sont arrivés, les a fort mal reçus en disant qu’il n’en avait rien à cirer de l’amende et qu’il recommencerait autant qu’il lui plairait…

Pour en revenir à mon GR 6, on voit bien que les marques sont vieilles et à un moment, je les perds complètement et dois faire un petit « extra » sous forme d’une douzaine de virages goudronnés qui m’amènent vaille que vaille à COLOGNAC. C’est un hameau avec un café-tabac, une épicerie dans son jus, assez rigolote et avec deux gîtes, dont l’un est déjà plein.

Ah oui, il y a aussi une cabine téléphonique – mais il faut bien admettre que dans la région, c’est encore la brousse : aucune cabine à carte et bonjour les pièces qui refusent de tomber et qui me coupent les messages de mon répondeur que j’étais en train d’écouter…Vive le progrès !

Il me faut donc aller 200m plus loin chez un couple qui tient une ferme à peu près aussi âgée qu’eux-mêmes et une grange aménagée au RDC en « appartement pour touristes » (que je n’ai pu voir) et au premier étage en gîte. Très folklo ! Il y a là deux pièces avec au moins 20 lits de toutes les tailles et — de tous les états, c’est-à-dire plus défoncés les uns que les autres… DEUX ampoules, sous un toit d’au moins 5m de haut, tentent désespérément d’éclairer les quelques douze randonneurs qui y pique-niquent à la fortune du pot. Tout le monde est complètement crevé par la chaleur, surtout ceux pour qui c’était le premier jour en commençant le ‘Tour des Cévennes’ à Anduze.

Ils me confirment que le balisage est très mauvais sur ce tronçon, ce qui ne me met pas en joie pour demain. Je tente de les persuader de se lever à 5h30 demain matin car le beau chemin que j’ai fait aujourd’hui est pour eux à la FIN en crête – mais il faut y grimper d’abord. Ils ne m’écoutent pas, préférant leur confort de sommeil matinal. Tant pis pour eux. Je dîne de corned-beef en boîte et d’ haricots verts « frais de ce matin » m’assura l’épicière tout à l’heure. Ensuite, un jeune essaye en vain de m’initier à la belote. Je trouve ce jeu parfaitement stupide et je préfère de loin mes « Affinités sélectives » de Goethe, même si je n’irai pas plus loin que dix pages ce soir.

Mardi, 10 juillet

Ras le bol !!! Je suis furieuse à 10h du matin car j’ai déjà marché pendant trois heures et j’ai perdu les traces du GR au moins 5 fois ! Ouste, je fais grève ! A un croisement de deux petites départementales, je m’assieds sur un muret en pierres et j’attends. Qu’est-ce qu’il fait chaud ! L’odeur des châtaigniers en fleurs est légèrement écoeurante et comme je ne suis plus qu’à 200m d’altitude, il n’y a plus de belles vues – bref, je boude !

Jusqu’au moment, où une voiture surgit, conduite par une dame avec son vieux papa. Ils vont au « Grand marché de SAINT JEAN DU GARD ». Allons-y, il y a un gite d’étape, donc tout va bien. Ben non, tout va mal car aucun des autochtones (moins aimables qu’ailleurs car gâtés par trop de touristes) ne peut m’indiquer où se trouve ce gîte. Un comble : même la préposée de l’Office du Tourisme doit d’abord appeler quelqu’un pour se renseigner. Toujours cette fabuleuse organisation.

Décidément, c’est un jour sans bonne humeur. Tout m’agace: le marché avec ses innombrables stands de bijoux de pacotille, tous pareils et plus laids les uns que les autres, la foule de gens dont certains me bousculent (je n’ai plus l’habitude !), le « petit train » entre St. Jean et ANDUZE qui pollue

et qui pue, les hordes de Hollandais bruyants et mal élevés – dont un, qui  essaye tranquillement d’enlever avec son couteau la petite pancarte « ne pas se pencher en-dehors » comme souvenir ! Et que dire des enfants braillards ? Seigneur, épargnez-moi s’il vous plaît des vacances comme celles-là !

Heureusement, dans les 15 hectares de la BAMBOUSERAIE de PRAFRANCE, unique en Europe, je retrouve un peu de calme et de sérénité. Il est magnifique, ce parc botanique, non seulement à cause des bambous mais aussi des arbres et des fleurs. Comme pour la « Serre de la Madone » à Menton et comme pour le « Jardin Hanbury » près de Vintimille, c’est un seul homme qui en a eu l’idée – et les moyens financiers pour réaliser son rêve. Eugène Mazel (qui hérita de son oncle armateur à Marseille d’une véritable fortune) le créa en 1856 par un travail gigantesque car il s’agissait d’abord de construire des canaux d’irrigation essentiels à la croissance des végétaux. Je me régale les yeux !

Et le soir, au gîte, un peu en dehors de la petite ville, dans un vallon vert et frais, je suis heureuse d’être à nouveau seule devant mes carottes cuites (à la vapeur, svp car c’est un gîte rustique mais avec le confort d’une cocotte minute !). Demain, il y aura un concert du « Roy Hart théâtre» juste à côté, à Lassalle, à 4 heures de marche d’ici. On y va ?

Jeudi, 12 juillet

Bon, ben, le concert ne valait pas tripette mais qu’importe car j’ai fait une très belle balade hier matin « à la fraîche ». Quand j’arrive en vue des premières maisons de LASSALLE (village d’une seule longue rue de 4 km!) je rencontre une dame avec une corbeille de prunes visiblement tout juste cueillies. Plus pour le plaisir de parler que par nécessité, je lie la conversation et en un tournemain je me trouve installée dans une chaise-longue à l’intérieur d’un très beau jardin sous l’ombre d’une vigne vierge.

En plus, il y a là à la fois un marronnier ET un châtaignier – deux mots que je confondrai toujours (pourquoi « ein KASTANIENbaum » est un marronnier et les « maroni » sont des châtaignes ?).  Madame Monteil m’explique gentiment qu’il y a pas mal de différentes sortes de châtaignes propres à la consommation, ce que j’ignorais. Et pendant que je déguste avec elle son excellent café, son mari va chercher toutes sortes d’ustensiles ayant servis au travail de la soie. Son papa avait eu dans le temps une petite filature et au fond de leur jardin s’élève une bâtisse imposante (maintenant entièrement vide): le séchoir à cocons. Monsieur Monteil me raconte un tas de choses intéressantes sur cette soie qui fit autrefois la richesse des Cévennes jusqu’au moment où le Canal de Suez et les importations de l’Orient y mirent fin.

Si j’étais une vraie journaliste, il faudrait que je file (c’est le cas de le dire) de suite au musée de la soie à SAINT-HIPPOLYTE-DU-FORT. Mais comme je ne fais que le prétendre, je peux craquer pour la baignade ! Et c’est ainsi que je me trouve à midi largement passé au bord d’un de ces « gardons » qui creusent si profondément les vallées du sud de l’Aigoual.

J’y passe un moment très agréable à me baigner, à lire, à bronzer –  jusqu’à ce que le gros chien « Orphée » et sa maîtresse très mal élevée me tirent de mon bien-être car bizarrement, je n’aime pas être aspergée à plusieurs reprises de gouttes d’un gros chien puant qui se secoue à côté de moi et qui visiblement adore le faire…

Soirée tranquille avec « popote » au gîte et une conversation sympathique avec la gardienne, femme d’un maçon qui gagne juste assez pour survivre mais qui n’a encore jamais de leur vie (!) pu leur offrir des vacances ! Ca, c’est le revers de la médaille de ces vallées. Elle m’apprend aussi que dans cette région où le protestantisme est roi, les mariages « mixtes » sont encore vus d’un mauvais œil. En pleine fin du 20ème siècle on ne peut pas se marier à l’intérieur de l’église, mais seulement dans l’entrée ou dans la sacristie ! D’ailleurs, Lassalle a non seulement une église ET un temple mais aussi – et cela me choque vraiment – deux cimetières pour que même les morts restent désunis…

Ce matin, aucun problème pour le stop : une jeune femme qui travaille à l’EDF m’amène à Anduze et ensuite je tombe sur un ambulancier

Ca va les affaires ? » « Merci, oui, il y a pas mal de malades.

Le troisième est maître d’ouvrage allant sur Mende pour réhabiliter un vieux quartier. Chic, il passe par la CORNICHE DES CEVENNES qui me redonne, les mêmes belles vues que j’avais découvertes depuis mon GR et il

me lâche au CAN DE L’HOSPITALET où j’étais en pleine déconfiture il y a une semaine.

J’ai décidé de fuir le sud où il fait vraiment trop chaud maintenant pour randonner, tandis qu’à plus de 1000 m il y a de la fraîcheur. En plus, j’ai décidé de faire, avec  une légère variante, le petit bout qui me manquait à cause de la pluie et de mes chaussures décollées. Ainsi je remonterai jusqu’à VILLEFORT pour prendre mon train, en espérant que le grand beau temps durera.

L’après-midi, je me retrouve au bord d’une petite rivière qui coule vers le nord, car j’ai à nouveau franchi la ligne des eaux. L’eau est glacée mais vivifiante et je passe quelques heures très agréables à échafauder des plans pour mon nouveau spectacle. Ca fait du bien d’avoir du temps à soi ! Finalement je remonte au COL DE JALCRESTE, où je me trouve devant le gite en petite tenue encore à 20h car il fait chaud, même ici. Je préfère ça aux trois couvertures d’il y a 8 jours !

Vendredi, 13 juillet

Mais qu’est-ce qu’il froid ce matin, au secours, je n’ai plus l’habitude ! C’est la première fois depuis dimanche que je dois partir vêtue de mon pantalon et de mon sweatshirt. Heureusement, la fraîcheur ne dure pas et bien vite je me change en short et petit haut pour attaquer ma dernière montée rude. La draille passe de 831 m au COL DE JALCRESTE à 1350 m au VENTALON avant de redescendre à 1088 m au COL DE LA CROIX BERTHEL pour remonter encore un coup à 1262 m à l’ANCIENNE FERME FORTIFIEE à L’AUBARET. Cela fait une bonne petite trotte du matin !

Je goûte pour la dernière fois la joie de marcher seule à MON rythme et je me remémore ce conte allemand dans lequel le personnage principal curieusement « n’aime pas la descente car il y pense déjà à la l’inévitable remontée à venir. Par contre il est très gai quand il monte, se réjouissant d’avance de la descente qui suivra ».

Sur le plateau que j’avais traversé sous une pluie battante le deuxième jour, il m’est permis cette fois de regarder tout le chemin parcouru ce matin et comme toujours, j’ai grand plaisir et fierté à contempler ainsi « mon œuvre ». C’est important de ne rien oublier de ces menus plaisirs qui compensent largement les efforts et parfois les petits inconvénients d’une telle randonnée : la nuée de papillons sur le CAUSSE DE BLANDAS qui m’a fait ressembler à « Cendrillon » de Walt Disney, le tapis de bleuets devant la belle ferme cévenole, les deux vieilles dames de ce matin qui rentrent d’une virée en 4/4 au Tibet, les douches chaudes en arrivant au gîte, le plaisir de pouvoir se changer…et j’en oublie.

Je suis très contente de cette fin du chemin au BELVEDERE DE BOUZEDES à 1234 m d’altitude qui n’a pas volé son nom car la vue de là-haut est splendide. Et ce soir, je suis assise à une table dans la Grande Rue de VILLEFORT. Dans quelques instants commencera la « retraite aux flambeaux » qui sera en fait une modeste mais très jolie marche avec des lampions, accompagnée de la fanfare du village.

Sam et Jérémy, 17ans, qui ont fait une rando de 100 km en 8 jours et qui exhibent fièrement leurs ampoules, m’invitent à guincher avec eux tout à l’heure sur la place du village afin de fêter la liberté que les hommes et les femmes ont conquis il y a un peu plus de 200 ans – et qui nous reste à reconquérir chaque jour !    

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